C’était comme arriver dans un nouveau pays. En prenant un vol intérieur depuis Mumbai, on avait cette sensation double que l’on connaît bien maintenant : la nostalgie d’un endroit que l’on quitte, l’excitation du prochain lieu à découvrir. Pourtant, c’était bien encore l’Inde, seulement la fin du Sud et le début du Nord… Et Varanasi (appelé également Bénarès) on l’attendait avec appréhension ! Les récits tous plus éloquents les uns que les autres nous avaient préparé à se prendre une claque. On savait que l’on devait s’attendre à tout et… on s’attendait pas à ça !...

 

       Episode 1

On a atterri à Varanasi parés, prêts à affronter l’india-jungle : repérage des GH, du plan de la ville, des Ghats, des prix des transports. Mais que les choses se passent comme on les prévoit en Inde, c’est impossible ! Il faut lutter, toujours, c’est la saveur « masala » inhérente au pays ! Alors on a lutté : on a d’abord partagé un taxi avec un couple de backpack British car les prix étaient plus épicés qu’annoncés dans le Lonely (oh surprenant tiens!), puis on a fini à pieds car on avait omis de nous prévenir au départ que le taxi ne pourrait pas finir sa course, le cœur de la ville accueillant un festival et plus de 20 millions de personnes. A ce moment là, il est 18h, il commence à faire nuit et les rues sont à tel point bondées qu’il est difficile d’avancer et de repérer quoi que ce soit. On lutte encore en se frayant un chemin parmi les hindou, les touristes, les pouss-pouss, les vaches, les mendiants, les innombrables rabatteurs, les sâdhus, les détritus, les estropiés, les familles, les coups de klaxons, les odeurs désagréables…

« Vous êtes Français ? » (qu’est-ce qu’elle veut celle-là) « Vous êtes en vacances ?» (heu ben non pour du business, ce que je porte dans mon dos est un attaché-case) Dans la cacophonie de la foule, la petite voix d’une petite bonne femme vient de nous interpeller.  Elle a les traits d’une indienne mais parle parfaitement français. Pétillante, enthousiaste, les yeux plein d’innocence et la voix sortie tout droit d’un dessin animé, Christiane décide très vite de nous prendre sous son aile. « Nous il y a de la place à notre hôtel, on va vous faire un bon prix. Venez avec nous ! » Amusé, Loïc la suit y voyant là au mieux un bon plan pour trouver où dormir, au pire un quart d’heure d’amusement. Moins confiante, j’attends l’arnaque. C’est qu’elle semble improbable cette petite dame ! Mais à ce moment là on est encore loin d’imaginer à quel point le mot « improbable » va définir notre première soirée à Varanasi.

« Oh que je suis contente de parler avec des Français, j’en ai marre ils parlent tous hindi » (ah pas indienne) « Je suis née en Nouvelle-Calédonie, mon père est Français, je vis en Australie avec mon mari qui est hollandais » (ah d’accord, donc le grand occidental aux cheveux blancs derrière elle, c’est son mari) « on vient d’arriver il y a 2 heures et là on va voir une célébration ». Puis là, elle nous présente à un homme, au long cheveux gris, habillé d’une sorte de grande robe blanche « C’est un yoggi ! c’est un grand maître spirituel, vous êtes en sécurité avec nous ! » (oooh myy goood) Le gars aux allures de messie a l’air d’approuver notre présence. On se rend alors compte qu’il y a une sorte de petit groupe qui l’accompagne. On a à peine le temps de comprendre ce qui nous arrive que nous sommes embarqués sur un bateau. Nous voilà alors sur le Gange, face aux Ghats, aux côtés d’un yogi (appelé également « Swamiji » qui veut aussi dire « Sadhu » à ce qu’on a compris… ou pas compris d’ailleurs^^). Puis la magie opère, on se laisse envahir par la ferveur environnante, la quiétude des eaux du Gange, le ballet des lumières et de l’encens face à nous sur les rives des ghats. Le décor est à la fois majestueux, mystérieux,  envoutant. On apprécie le moment, comme hypnotisés.

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Christiane nous explique que ce yogi n’est pas un charlatan, ni un gourou car il ne donne pas d’enseignements. Elle même pensait au début avoir à faire à un mystificateur, mais elle fut convaincue par un « ôm » qui lui fit « sentir quelque chose »… c’était en 2007, en Australie. Elle nous explique également qu’il vit alternativement dans une cave tous les 16 ans et ne mange que du lait, des fruits et des sucreries. Il aurait aujourd’hui plus de 100 ans mais ne porte aucune marque de cette vieillesse grâce à la pratique de la « méditation solaire ». Dubitatifs, nous observons ce curieux monsieur. Improbable. Surtout lorsqu’il dégaine son monstrueux appareil photo et commence à prendre les ghats en photos (Heu….??? Piété, pudeur… tout ça tout ça ???). Nous découvrons aussi sur le bateau les gens qui l’entourent : trois indiens dont un dénommé « Chili-chili » et ce qui semble être son frère, une indienne originaire du Cashemire et une femme vivant à Dubai et propriétaire d’un centre caritatif à Mumbai. Cette dernière est très proche du yogi et est, selon Christiane, très riche.

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« Il dit que si vous êtes là c’est pour une raison ! C’est lui qui choisit les gens qui viennent à lui ! »  Toujours pleine de zèle et d’enthousiasme, Christiane veut nous emmener jusqu’à l’hôtel et nous convier à leur table pour dîner. Et quelle table ! Après avoir effectivement trouvé une chambre convenable dans leur hôtel, nous voilà assis au milieu d’une grande maison indienne où nous sommes accueillis comme des rois. « Ce sont des dévotés » nous dit Christiane, « ce yogi est très connu en Inde, partout où il va ces « dévotés » accourent pour l’accueillir et lui offrir des choses ». Et pour un accueil c’est un accueil ! On se baisse pour lui toucher les pieds, on nous arrose de pétales de roses, on nous offre à manger tout en nous remerciant d’être là... Im-pro-ba-ble. Le simple fait que le yogi accepte notre présence à ses côtés fait de nous des sortes « d’apôtres » que la famille indienne (plutôt aisée à en voir la baraque…) s’empresse d’adorer à coup de flash d’appareil photos. Des badauds s’attroupent d’ailleurs au portail pour tenter d’attraper une image sur leur portable. Installés dans le grand salon nous visionnons une sorte de petit film promotionnel sur les actions du yogi qu’il a lui-même réalisé. « Il est passionné par la photographie » nous confie Christiane. Tout le monde est très sage et concentré pour regarder un splendide… navet ! On ne pouvait qu’être sensible à la médiocrité du montage (lenteur, mouvements instables, musique kitch) Loïc étant maintenant habitué aux ressorts et à la technique d’IMovie…

Une soirée improbable donc ! Juste saisissante ! Dès notre arrivée sur Varanasi !

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Nous sommes ensuite rentrés nous coucher à l’hôtel avec la petite équipe « yogienne ». Christiane, très prévenante, a veillé à notre repas et notre confort. « Bénis » par le yogi (nous a touché le crâne pour nous dire bonne nuit…), nous voilà au lit, amusés tout autant que sceptiques ! Jusque là aucun centime de déboursé : bateau, voiture, repas, hébergement…  Rdv avec l’Improbable le lendemain !

 

        Episode 2

Le jour suivant.

6h20 du mat, on frappe à notre porte pour nous offrir un chai (thé indien avec du lait).

« Heu non merci, on dors ! »

8h du mat, Christiane frappe à notre porte pour nous proposer de les accompagner au temple.

« Heu non merci, on dors ! »

8h10, Christiane toujours, insiste. Le yogi tient à ce qu’on vienne.

Bon !

Hagards, on se lève et s’habille à la hâte.

Chemin faisant, on apprends que certain dans le groupe ont manifesté leur incompréhension face à notre présence. Le yogi leur aurait répondu que nous n’étions peut-être pas de simples touristes et qu’il nous aurait attiré à lui « dans l’invisible ». Il aurait également affirmé que notre venue à ses côtés n’était pas hasardeuse et que nous étions certainement des personnes aux « âmes éveillées » dans des vies antérieures. Notre rencontre à Varanasi lui permettrait ainsi de nous insuffler une « petite graine » qui germerait par la suite. Hum… bien, bien !....

Nous voilà ensuite pieds nus dans les rues grouillantes et dégoutantes à tourner autour du temple Vishwanath pour satisfaire aux multiples contrôles pour les étrangers. L’approbation du yogi nous permet des faveurs inespérées : éviter les interminables files d’attentes d’indiens agglutinés, accéder à un endroit sacré réservé aux hindous, recevoir la bénédiction d’un prêtre ! Certes nous sommes ressortis avec des pieds noirs de crasse mais l’expérience une fois encore nous était tout à fait improbable. Que d’étranges rituels ! Agglutinés, entassés, piétinés, bousculés, les hindous sont impressionnants de ferveur lorsqu’il s’agit d’offrir du lait, des fleurs, des fruits, des sous, et je ne sais quoi encore, à une petite statue et, toucher du bout du doigt un petit bout d’édifice. Pris dans le tourbillon de la masse, nous avons tant bien que mal chercher à saisir du sens à tout ça... en vain !

Toujours avec le petit groupe nous faisons halte ensuite pour un petit dèj « béni » avant de regagner l’hôtel, avec le petit bracelet rouge, à droite pour Loïc, à gauche pour moi, qui signifie que nous avons bien été « consacrés ».

L’après-midi nous prenons la route pour Sarnath, haut lieu spirituel bouddhiste. Improbable encore, nous n’effectuerons non pas la visite de lieux saints mais plutôt le tournage d’un film promotionnel. Nous sommes sans cesse sollicité, mené, dirigé par le yogi pour répondre à ses directives de « réalisateurs ». C’est qu’il a dégainé l’attirail ! En plus de son énorme appareil photo, il a maintenant une grosse caméra digne d’un professionnel TV. Et l’après-midi sera longue ! Des poses, des marches, des poses, des marches, des poses… à s’en écœurer ! Mais tout le monde s’exécute patiemment.

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Nous ferons halte en fin d’après-midi pour un thali (repas indien) et réalisons que nous sommes « rincés » par la famille de « dévotés » de la veille au soir. L’approbation du yogi à notre égard semble justifié que nous ne payons rien et que la famille se charge de tout. Transport, hébergement, repas, entrée dans les sites… et ce, pour tout le groupe de « yogien » constitué d’une dizaine de personnes (dont nous ainsi que Christiane et son mari Mikael). « Ziirô » est donc notre budget depuis notre arrivée à Varanasi… Im-pro-ba-ble !

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La petite troupe quittant la ville sacrée le lendemain, nous retournons à nos petites galères habituelles : recherches d’un hébergement et d’un train pour Agra, notre prochaine étape. Le petit goût masala est de retour : tout est full ! Les hébergements ce sera « Inchallah », quant au train tout est complet jusqu’au 31 ! Les « yogiens » nous proposeront gentiment un trajet en voiture jusqu’à Delhi, mais nous déclinons, voulant passer davantage de temps dans la ville et cherchant à se dégager de cette emprise « yogienne » quelque peu envahissante. Voilà donc la dernière nuit aux « frais de la princesse », et chacun reprendra son chemin !

 

        Episode 3

3h du mat, on frappe « Airport ! »

« Non, nous on dors ! »

7h30, on frappe encore « Room Service ! Tea ! »

« On dors ! »

8h30, Christiane frappe « nous partons ! »

On s’extirpe tant bien que mal de notre brouillard matinal pour leur dire au revoir. Déjà dans la voiture, le yogi demande à Christiane à ce que nous restons 1h à attendre leur retour. On patientera 1h15 autour d’un petit dèj puis, décidés à retrouver notre liberté de voyageurs, nous partons sac au dos à la conquête d’un nouvel hébergement au bord du Gange. On trouvera notre bonheur au fameux Alka Hôtel au très bon « PPP » (rapport Propreté/Prix/Place), au calme avec vue sur le Gange, perfect ! Pour ne plus se faire trop surprendre par les épices du voyage, on book la suite : vol et hébergement pour Agra puis billet de train pour Jaipur.

En terrasse face au Gange, nous soufflons et prenons enfin le temps de réaliser et réfléchir à notre dernière aventure quelque peu surréaliste. Curieux autant que dubitatifs, nous sommes resté sceptiques face à cet homme et l’engouement que son entourage lui portait. Mais nous avons pris plaisirs à se « laisser porter » par leur ferveur, et somme toute, par leur générosité. Le fait que Christiane parle Français nous a permis d’échanger sur la philosophie véhiculée par le yogi. Sans y adhérer complètement nous avons été attentifs et sensibles à certaine notion qu’elle évoquait. Il a été difficile de ne pas redouter une sorte « d’enrôlement » (ou tout du moins une facture un peu salée…) mais il n’en fut rien. Reste à attendre maintenant que la « petite graine » de cette expérience germe en nous pour y trouver un jour une sorte d’épanouissement ?!...

 

Nous profiterons encore de deux jours à Varanasi. Quelques heures d’observation en perspective sur les bords des ghats, face au Gange…

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Une petite dédicace à Quentin qui, il y a un an, nous comptait déjà l’atmosphère si particulière de Varanasi :


Mail de Quentin - 17/12/2011 -

Cela fait maintenant 5 jours que je suis à Benarès (Varanasi). L’une des plus vielles villes du monde. J’y vois clairement ici la puissance de la religion. Benarès est à l’hindouisme ce que le Vatican et la Mecque sont aux cathos et aux musulmans. C’est incroyable, chaque jour, environs 50 000 pèlerins viennent ici au bord du " Gange ", la rivière sacrée. Tout cela pour y mourir. Rien de mieux pour eux que de mourir à Benarès et ainsi mettre fin au cycle infernal des réincarnations... Apres Bundi et Orchaa, villes "paisibles", Benarès me transporte dans un nouveau décor. Des vaches partout, des mendiants à la pelle, des suceurs de fric, des dealers, et un important « flux » humain. Les bords du Gange sont un vrai spectacle permanent. Les bains spiritueux, les gamins qui jouent, les vaches qui descendent maladroitement les escaliers, les masseurs, les barbiers, les cérémonies et les rites sacrés.... Benarès ont y vient pour mourir, c’est donc aussi la ville des crémations. En public, sur les bords du Gange… une scène difficile à expliquer... Le membre le plus proche de la famille du défunt se rase la tète, ne gardant qu’une petite poignée de cheveux. Le corps est ensuite plongé dans la rivière, le crane fracassé pour laisser échapper l’âme... Ensuite le corps est brulé sur un bûcher. Et ce, 24h sur 24h. La flamme ne s’est pas éteinte depuis des siècles.... Bref, j’oublie ce que je sais et je découvre une tout autre vision de la vie. Les femmes n’y sont pas conviées et il n’y a pas de pleurs car mourir ici c’est le top ! Puis il y a aussi la vielle ville ; un labyrinthe de ruelles étroites et très « vivantes ». 


 

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** Nos 7 mots magiques de Varanasi ! **

     ASHRAM : lieu de retraite ou communauté spirituelle ; le yogi que nous avons rencontré vit dans un ashram retiré dans la montagne, dans lequel il est possible de séjourner pour méditer…

    GHAT : marches ou paliers au bord d’une rivière ; les bords du Gange à Varanasi compte d’innombrables ghats !

    GANGA : déesse sacrée représentant le fleuve sacré du Gange et qui très présente et représentée à Varanasi, of course.

    ÔM : invocation sacrée représentant l’essence absolue du principe divin ; si on la répète assez souvent avec la concentration nécessaire, elle permet, selon les bouddhistes, de vider totalement son esprit et son corps.

    SADHU : ascète, homme sain, celui qui essai d’atteindre l’éveil souvent appelé « Swamiji », « Babaji » ou encore « yogi » (il y a également : « SWAMI » qui est un titre de respect accordé aux moines hindous initiés et qui signifie « seigneur du Soi », et « BABA » qui signifie maître religieux, également marque de respect)

    PUJA : littéralement « respect » : offrandes et prières ! C’est le quotidien des hindous ! surtout à Varanasi !

    KUMBH MELA : Le plus grand rassemblement religieux du monde ! Organisé tous les 12 ans à Allahabad, c’est une communion de masse où s’immergent dans les eaux du Gange de nombreux fidèles. Les célébrations durent environ 6 semaines de mi-janvier à mars. Autrement dit c’est en ce moment pour nous ! Ce qui explique les 40 millions de personnes drainées dans la région en ce moment…

 

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Après ces 4 jours saisissants, et une notion d’improbabilité élargie, nous nous envolons maintenant pour Agra à la rencontre du Taj Mahal ! Oui, on sait, on est chanceux^